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Birmanie : le silence d’Aung San Suu Kyi sur la tragédie vécue par une minorité musulmane

Face à l’horreur, le silence peut être assourdissant. Surtout quand tout un pays, voire une partie du monde, attend avec impatience une parole, aussi bénigne soit-elle. L’icône birmane Aung San Suu Kyi, autrefois opposante, devenue de facto premier ministre du pays, devrait le savoir mieux que quiconque. Dans le passé, la lauréate du prix Nobel de la paix en 1991 savait que le moindre de ses mots pouvait faire trembler le régime dictatorial en place en Birmanie. Près d’un quart de siècle plus tard, la «Dame de Rangoun», passée du rôle d’opposante à dirigeante, semble confrontée à la dure loi de la realpolitik.

» Lire aussi – En Birmanie, une flambée de violence contre les Rohingyas

Si la communauté internationale louait, jadis la parole de cette femme charismatique, nombreux sont ceux à critiquer son silence aujourd’hui devant le sort réservé à la minorité musulmane des Rohingyas, en Birmanie. Le 29 décembre dernier, Aung San Suu Kyi a en effet été accusée par onze autres «Nobel de la paix» et une douzaine de personnalités internationales de passivité, sinon de complicité par le silence dans «la tragédie humaine, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité» dont est victime cette ethnie, considérée comme l’une des plus persécutées au monde.

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Considérés comme des étrangers en Birmanie, pays à plus de 90% bouddhiste, les Rohingyas sont apatrides même si certains vivent dans le pays depuis des générations. Ils n’ont pas accès au marché du travail, aux écoles, aux hôpitaux et la montée du nationalisme bouddhiste ces dernières années a attisé l’hostilité à leur encontre. Ces dernières semaines, près de 50.000 personnes appartenant à cette minorité musulmane persécutée ont fui une opération de l’armée birmane dans le nord-ouest du pays, lancée en réponse à l’attaque de postes frontières par des groupes d’hommes armés. Arrivés au Bangladesh, ces réfugiés ont dénoncé des exactions de la part de l’armée birmane: viols collectifs, meurtres, tortures…

Les signataires de cette lettre adressée au Conseil de sécurité de l’ONU – parmi lesquels figurent Malala Yousafzai, Shirin Ebadi et l’ex-premier ministre italien Romano Prodi -, «se disent déçus de ce que malgré des appels répétés à Aung San Suu Kyi, [celle-ci] n’ait pas pris d’initiative pour garantir la citoyenneté pleine et entière aux Rohingyas». L’icône birmane de la démocratie «est la dirigeante et c’est elle qui a la responsabilité première de diriger avec courage, humanité et compassion», soulignent-ils.

Une démocratie instable

Alors pourquoi Aung San Suu Kyi, qui a lutté pendant trente ans pour l’instauration d’une démocratie en Birmanie au péril de sa vie, de sa santé et de sa famille, ne condamne-t-elle pas publiquement ces exactions? Dans les faits, la «Dame de Rangoun» est bien premier ministre de fait et ministre des Affaires étrangères, et son parti, la LND, contrôle les deux chambres du Parlement depuis son triomphe aux élections de novembre 2015. Mais l’armée n’est pas impuissante face à la démocratie naissante: forte de ses 500.000 hommes, elle contrôle toujours 25% des deux chambres en vertu de la Constitution de 2008, ainsi que les ministères de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières.

Aung San Suu Kyi craindrait donc de s’opposer ouvertement aux velléités bellicistes de la junte militaire encore au pouvoir. Une attitude trop véhémente pourrait en effet saper la transition démocratique en cours, et annihiler tous les progrès réalisés depuis quelques années. La poursuite de la démocratisation se ferait donc aux dépens de la vie des 1,3 million de Rohingyas vivant dans le nord du pays. La «Dame» se serait donc rangée aux côtés de la majorité bouddhiste, à laquelle elle appartient. Certains lui avaient reproché de ne pas avoir nommé de Rohingyas comme candidat de son parti aux législatives, et d’être restée silencieuse – déjà – durant toute la campagne sur le sort réservé aux membres de cette ethnie.

Fin 2016, Amnesty International a publié un rapport qui laisse guère de doutes sur les pratiques opérées au nord-ouest du pays par l’armée birmane. Attaques de villages, viols, séquestrations, arrestations arbitraires ou tortures sont le lot ordinaire de nombreux Rohingyas pris au piège. Le gouvernement argue pourtant que ces accusations sont montées de toutes pièces et a lancé une commission chargée d’étudier les allégations. Dans un rapport intérimaire, il a démenti les accusations de «génocide» et de «persécution religieuse» contre cette ethnie musulmane. Des allégations que n’a pas commentées non plus la «Dame de Rangoun»…

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